Collégiale Saint Pierre : Chauvigny (86)
Chers amis voyageurs, à la faveur d’une petite visite familiale, je vous emmène découvrir un havre de sainteté et de couleurs dont l’histoire s’origine dans le XIIe s.
Une fois n’est pas coutume, nous nous échappons de l’Île de France. Après quelques heures de train, arrivé à Poitiers, filer plein Est : un car à la conductrice bien aimable m’amène à destination : Chauvigny. Je descends à l’arrêt « Mairie ». Le site est beau. L’église collégiale Saint Pierre est perchée en haut d’un promontoire dominant la ville que traverse la Vienne paresseuse.
Je profiterai de cette échappée de quelques jours pour grimper là-haut malgré la chaleur. Je vous invite à un 1er chemin de montée, ne craignez pas, je marcherai à l’ombre le plus possible ! Un second matin, je propose à qui le veut de faire la même montée par un chemin différent, propice, par transparence, à évoquer quelque chose de la montée de Jésus au Calvaire. Je ne fais qu’ouvrir des portes, vous pourrez monter et méditer avec vos propres paroles, votre intériorité nourrie des lumières de l’Esprit, le Seigneur à vos côtés marchera à votre pas.
1ère montée : Escaliers, ruelles pavées, sentiers.
Non sans effort, me voilà au-dessus des toits de la ville. La collégiale échappe encore à mon regard. Rude montée. Après un dernier coude de la sente, j’atteins une placette ombragée, l’église est là, imposante d’autant que je manque de recul. Des animaux étranges aux facies que n’épargne pas le comique ou le ridicule me regardent de haut, grimacent, narguent ou se moquent : allons, je gagne l’entrée de la collégiale.
Sans transition, nous sommes en plein cœur de l’art roman, une architecture qui n’a pas une origine fixe mais qui s’implante en occident au fil du temps. Elle fut toutefois une recherche très riche dans ses formes pour exalter toujours plus la grandeur de Dieu, non pas surplombante mais pour permettre de reconnaître son mystère…, de le toucher avec le cœur (Pape François, lettre encyclique Lumen fidei, 2013), d’aviver la soif du Dieu Amour dans le cœur de l’homme.
L’architecture romane nous ménage magnifiquement d’en faire l’expérience par le jeu subtil de la lumière, reflet de la vraie lumière de Dieu. La lumière est le langage de l’architecture romane pour nous dire Dieu. Murmurante, caressante, jaillie on ne sait d’où, elle hisse ce monde de pierre à un niveau de beauté qui élève l’âme de l’homme terreux dont Charles Péguy assure auprès du divin Créateur une vibrante plaidoirie (Les Tapisseries – Eve).
Alors que franchissant la porte nous pénétrons dans l’église, le lieu lui-même vient nous habiter, expérience qui rafraîchit après la rude montée. Lumière et silence, le temps semble libéré de toute durée.
À ce que nous contemplons ici, l’art gothique ajoutera la hauteur.
Du berceau brisé à la croisée d’ogives puis l’arc-boutant, sensiblement à la même époque, sous l’inspiration de l’abbé SUGER, (XI-XIIe s) (Basilique Saint Denis), l’art français, gothique, à peine né, éblouira le monde entier.
Ici, la nef à cinq travées, d’être voûtée en berceau brisé, sauf la cinquième la cinquième travée qui est en plein cintre, permet une belle hauteur. La faible largeur en augmente l’effet qui suscite chez le visiteur un mouvement intérieur d’élévation, verticalité structurante.
Les colonnes quadrilobées rythment la nef sur toute sa longueur, la croisée du transept saillant est voûtée d’une coupole octogonale sur trompes. Le chœur capte immédiatement le regard. Composé d’une abside, six colonnes monolithes aux chapiteaux sculptés de scènes dont le traitement saisissant frappe l’esprit, délimitent le déambulatoire sur lequel s’ouvrent trois chapelles rayonnantes.
L’art roman excelle à imager le sombre et le (presque) clair en l’homme, à s’aventurer dans l’expression de son devenir après la mort, à se risquer à mettre en forme le monde infernal. Les belles arcatures nous mènent d’une colonne à l’autre.
La lecture des chapiteaux n’est pas toujours aisée et l’on pourrait s’en tenir à une décoration qui, pour être expressive, n’est pas moins, à sa façon, parole prophétique : derrière le style, au-delà de l’image, il y a un message d’une brûlante actualité qui ne nous met pas en impasse mais en choix : une belle pietà invite à recentrer notre pèlerinage sur terre sur l’amour salvateur de Dieu.
Cette pietà nous dit que la porte de l’espérance est désormais grande ouverte pour quiconque ne se verrait que terreux. A l’homme d’hier, poussiéreux, dépouillé de tout avenir, la divine miséricorde tend les bras comme Marie, mère douloureuse mais confiante, reçoit son Fils dans les siens et communie au cœur du Père. La Vie prend tout son sens et insuffle son envol irrésistible pour la Création tout entière.
Il nous faut maintenant quitter cette merveille entièrement peinte. Fortement endommagée lors des guerres de religion (1569), puis de la Fronde (1652), privée d’entretien pendant la révolution, la polychromie intérieure fut restaurée en 1856. Le jour s’évanouit doucement, les illuminations lui vont bien. Les ruines des châteaux qui l’encadrent soulignent la crête de la falaise, le soir est calme.
2ème montée : Falaise et Golgotha.
Le lendemain matin, je choisis de monter à nouveau, cette fois-ci par un sentier rapidement étroit, à flanc de falaise. Il vire sec sur lui-même et un peu penché en avant, le souffle court, mon horizon n’est bientôt plus que mes pieds et le sol caillouteux : mon fourre-tout pèse sur mon dos.
Je pense à Jésus montant au Calvaire chargé de la lourde croix dont les arêtes vives sont effroyablement douloureuses à ses épaules que les fouets ont cruellement lacérées. Dans son dos, le pied de la croix râcle sur la terre ocre. C’est trop, il tombe. Il ne peut amortir sa chute ni empêcher la croix de basculer sur lui de tout son poids, de plaquer son visage au sol.
Je gagne en hauteur. Par-dessus les toits, je vois la campagne, des bois. Les bruits d’en bas ma parviennent si ténus que je n’y prête pas attention. Je suis seul, l’agitation n’est pas bonne grimpeuse !
Quoique.
La foule est houleuse, criarde. Proche à toucher Jésus, une femme, belle et douce, ne crie pas mais pleure. Oppressée de douleur à la chute de Jésus elle tend ses bras en un geste d’imploration. Elle suit le lent et lourd cortège, ses pas au rythme des pas de son Fils-Dieu, Marie, mère si douloureuse, si seule dans sa souffrance.
Mais non, pas seule.
Levant la tête, j’estime le terrain gagné, je songe à celles et ceux que j’ai laissé derrière moi. Monter et dans l’effort, les porter et prier en silence.
Unie à son Fils, le cœur transpercé d’un glaive de douleur, transpercement précédent celui du cœur de son Fils par un coup de lance, elle voudrait tant l’étreindre, caresser son visage tuméfié pourtant repoussant de sang, de crachats, de poussière, ne plus le lâcher, ses yeux dans les siens, son regard attaché à son regard, dans une infinie tendresse lui dire, lui donner son amour très pur, même si Lui le sait. Comme l’amour du Père se donne au Fils par la Mère ! Oh, la blessante couronne aux épines longues et dures ne l’aurait pas arrêtée, oh non !
Les soldats si.
Je m’arrête un instant : ouf, ça fait du bien. Je lève les yeux : quelques nuages font une beauté au ciel que soulignent des oiseaux en plein vol.
Encore des coups de fouet. Jésus : sa vue est brouillée, ses genoux lui brûlent. Des soldats soulèvent la croix, il faudra bien qu’il se relève. Il le faut, il faut qu’il atteigne le haut, ses pieds nus sur les cailloux, enflés, ensanglantés avant même d’être cloués.
Marie, mère éplorée, en larmes. Tel Fils telle Mère : Marie souffre sa passion, épouse la volonté de son Fils, lui-même en plein cœur de son Père. Marie consent, elle n’est plus qu’offrande d’elle-même. Comme par un baptême annoncé, dans ce temps même elle reçoit ce beau nom de Marie, Mère de miséricorde : l’Amour fraye le chemin à l’union parfaite.
Je grimpe encore. Ralentir ne signifierait rien sinon que m’arrêter une fois encore mais ce n’est pas le moment ! Il fait beau, personne, tout est calme.
Contenue par les gardes, de la foule montent des cris, des poings sont levés. Je crois voir jésus faire un pas, puis un autre, ployant sous l’effort qu’exige la foule, qu’exige l’œuvre de salut librement choisie, pour l’homme et la Création tout entière. Entend-il les cris ? Voit-il les poings brandis ? Bientôt, les mains clouées sur la croix il ne pourra plus s’essuyer les yeux malgré ce que la sueur et les mouches ont d’affreusement insupportable.
J’ai un mouchoir dans ma poche. Pas fameux le goût salé de la sueur sur mes lèvres !
Je me demande si la croix que porte le Seigneur ne nous est pas constitutive, si nous ne sommes pas chair et croix et qu’il fallait l’une pour qu’un jour soit ressuscitée l’autre, si nous ne sommes pas ce fardeau de tous les temps qu’il a choisi de hisser au plus près possible du Ciel et que, arrivé au sommet du Golgotha, la croix plantée en terre et lui, faisant corps avec elle, abandonné au Père, Lui faisant l’offrande de lui-même et de la croix qu’il embrasse, au terme d’heures si lourdes, pouvoir dire enfin dans un dernier souffle : « Tout est accompli. ! ».
Et entrer au Ciel.
Ses yeux ne lui brûlent plus. La Lumière ineffable qu’il contemple les a guéris.
Me voici en haut, la porte de l’église est ouverte. Au fond tombe sur l’autel la vive lumière du matin. La nappe est d’une blancheur éclatante, l’autel est comme transfiguré.
Tout est beau, tout est paisible.
Il fallait monter jusqu’en haut.
Bonne balade, bon retour à chacune et chacun. Vous pouvez vous attarder, il y aura toujours un train qui vous ramènera jusqu’à votre porte. C’est ça la grâce !
A bientôt.